mardi 15 juillet 2008
Entretien avec Laurent Cantet et François Bégaudeau
Au tout début
Laurent Cantet. Avant le tournage de Vers le sud, j’avais eu l’idée d’un film sur la vie d’un collège. Très vite, le projet s’était imposé de ne jamais sortir de l’enceinte de l’établissement. De plus en plus de gens parlent de « sanctuariser » l’école. Je voulais au contraire la montrer comme une caisse de résonance, un lieu traversé par les turbulences du monde, un microcosme où se jouent très concrètement les questions d’égalité ou d’inégalité des chances, de travail et de pouvoir, d’intégration culturelle et sociale, d’exclusion. J’avais notamment développé une scène de conseil de discipline, que je voyais comme une sorte de « boîte noire » du collège. À la sortie de Vers le sud, j’ai rencontré François qui présentait au même moment son nouveau livre, Entre les murs. Son discours était un contre-feu aux réquisitoires sur l’école d’aujourd’hui : pour une fois, un prof n’écrivait pas pour régler ses comptes avec des adolescents présentés comme des sauvages ou des abrutis. J’ai lu le livre, et j’ai eu immédiatement le sentiment qu’il apportait deux choses à mon projet initial : d’abord, une matière, une sorte d’assise documentaire qui me manquait, et que je m’apprêtais à constituer en allant moi-même passer du temps dans un collège ; et surtout, le personnage de François, avec le rapport très frontal qu’il entretient avec les élèves. Il a ainsi condensé et incarné les différentes facettes de profs que j’avais d’abord imaginés.
François Bégaudeau. Le livre voulait documenter une année scolaire, au ras de ses expériences quotidiennes. Il n’y avait donc pas de ligne narrative claire, pas de fiction nouée autour d’une affaire particulière : il y avait bien des conseils de discipline, mais c’était tout au plus des faits parmi d’autres, qui suivaient chacun leur cours. Dans ce matériau, Laurent et son co-scénariste Robin Campillo ont tiré le fil qui les intéressait. Le livre était une somme de situations, ils en ont prélevé quelques unes pour les agencer en fiction ; il ne comportait pas de « personnages » à proprement parler, ils en ont constitué, parfois en opérant des greffes entre plusieurs gamins du livre.
Laurent Cantet. Nous voulions que ce fil narratif n’apparaisse pas immédiatement, et que des personnages se dessinent progressivement, sans qu’on les ait vus véritablement venir. Le film est d’abord la chronique de la vie d’une classe : une communauté de 25 personnes qui ne se sont pas choisies, mais qui sont appelées à se côtoyer et à travailler entre quatre murs pendant toute une année. Souleymane n’est d’abord qu’un élève de cette classe, à égalité avec les autres. Après une heure de chronique, une histoire « prend », dont il est le centre, et c’est seulement rétrospectivement qu’on se rend compte que tout était déjà en place.
François Bégaudeau. Pendant l’écriture du scénario, je suis surtout intervenu au titre de vigie documentaire. Certains épisodes pouvaient très bien fonctionner narrativement, mais me paraître improbables dans le réel de l’école : j’ajustais.
Laurent Cantet. Nous avions rédigé un synopsis initial, une colonne vertébrale du film, destinée à être irriguée et modifiée pendant toute l’année de préparation, selon un dispositif que j’avais déjà expérimenté pour Ressources humaines. Il s’agissait de partir d’un collège existant, et d’engager dans le processus du film tous les acteurs de la vie scolaire. La première porte que nous avons poussée, celle du collège Françoise Dolto à Paris dans le 20e arrondissement, a été la bonne (nous y aurions d’ailleurs tourné s’il n’avait pas été en travaux) : tous les adolescents du film sont élèves à Dolto, tous les profs y enseignent, Julie Athénol y est CPE, Monsieur Simonet principal-adjoint ; et à l’exception de la mère de Souleymane, dont le rôle est le plus fictionnel, les parents du film sont ceux des élèves dans la vie.
Acteurs nés
Laurent Cantet. Le travail avec les adolescents a commencé début novembre 2006, et a duré jusqu’à la fin de l’année scolaire. C’étaient des ateliers ouverts, chaque mercredi après-midi, à tous les élèves de quatrième et de troisième qui le désiraient. En comptant ceux qui ne sont passés qu’une seule fois, nous avons vu une cinquantaine d’élèves. La quasi-totalité de ceux qui forment la classe du film sont ceux qui se sont accrochés toute l’année : les autres avaient, pour la plupart, arrêté d’eux-mêmes.
François Bégaudeau. 25 sur 50, on est loin de ce qu’on entend si souvent à propos des castings d’adolescents : « on a rencontré 3000 gamins, et tout à coup, on a trouvé la pépite ». Mais non : des pépites, il y en a un peu partout.
Laurent Cantet. Tout au long de l’année, une classe s’est formée. François participait à tous les ateliers. Nous avons appris progressivement à les connaître, et à fouiller avec eux ce qu’ils pouvaient greffer d’eux-mêmes sur les squelettes que nous leur proposions. Les personnages du scénario initial, qui n’existaient d’abord que pour les situations qu’ils pouvaient générer, se sont précisés. Le jeune Chinois du livre, par exemple, m’intéressait pour sa maîtrise encore fragile du français, et pour l’épisode de l’expulsion de ses parents : mais le Wei du film doit beaucoup à celui qui le joue ; nous n’avons pas écrit un mot de son autoportrait, ni du passage où il explique qu’il lui arrive d’avoir honte pour les autres.
François Bégaudeau. Dans le livre, Ming était très studieux ; il était mutique parce que concentré, et parce que redoutant les fautes de français. Wei est hyper-bavard : dès les premiers ateliers, il s’est lancé dans des monologues d’une demi-heure, sans aucun complexe sur un bilinguisme pas encore tout à fait au point.
Laurent Cantet. Tous les cas de figure se sont présentés, selon que les personnages étaient plus ou moins construits par la fiction. Arthur, le gothique, par exemple, n’était pas prévu par le scénario. Mais quelques semaines avant le tournage, la costumière est venue faire le tour de leur garde-robe : si l’un d’entre eux voulait devenir gothique, pourquoi pas ? Arthur s’est jeté sur la proposition. J’imagine qu’il y a là quelque chose qu’il aimerait vivre sans vraiment l’oser, il a sauté le pas dans la fiction. J’ai rebondi sur ce choix en demandant à sa mère d’en faire l’objet de sa discussion avec le prof. C’est d’ailleurs la seule rencontre que j’ai réellement orientée : les autres parents ont eux-mêmes proposé les thèmes, en projetant sur les personnages les attentes qu’ils ont réellement face à leurs propres enfants.
François Bégaudeau. Pour les adolescents, la plupart de leurs personnages sont des compositions. À la sortie du film, on dira : « ces gamins sont formidables, mais ils ne sont pas à proprement parler des acteurs, s’ils sont naturels, c’est qu’ils jouent leur vie… » Rien de plus faux !
Laurent Cantet. Dans les improvisations en atelier, on essayait de les pousser aussi loin que possible dans une direction pour voir s’ils pourraient endosser telle ou telle scène. Un jour, j’ai demandé à Carl d’être très remonté contre le prof, et il nous a proposé une scène d’une violence inouïe. Quelques secondes plus tard, je lui ai suggéré une autre situation : il arrive d’un autre collège dont il s’est fait virer, il veut passer pour un gentil garçon. Et instantanément, il a composé un personnage mesuré, intimidé par François. La scène est d’ailleurs dans le film.
François Bégaudeau. Quand il s’est agi de tourner la scène de fin de cours où nous nous foutons sur la gueule, Khoumba et moi, on a dit à Rachel qui joue le rôle : « sois bien chieuse, surtout ». Elle, si agréable, si gentille, a embrayé à la demande.
Laurent Cantet. Celui qui a le plus composé son personnage est certainement Frank (Souleymane dans le film), qui est un garçon très posé, très doux, à l’exact opposé de son personnage. On a dû fabriquer avec lui cette image de petit dur ; on l’a totalement « relooké », au point que lors du premier essayage, il avait l’impression d’être déguisé ; c’est d’ailleurs ces costumes qui l’ont aidé à endosser le personnage. Au fil des scènes, il m’a surpris par la violence dont il se montrait capable. Esméralda, elle, est Esméralda : monolithique, parfaitement à l’aise dans le rapport de force et le conflit. Ce qui ne l’a pas empêchée d’intégrer toutes les consignes que je lui donnais. Je pense en particulier au récit qu’elle fait de La République. La veille du tournage, François lui avait parlé du livre qu’elle n’avait évidemment pas lu. Avant de lancer la caméra, je lui ai demandé d’évoquer Socrate comme si elle le connaissait personnellement, et, dès la première prise, elle nous a restitué une compréhension à la fois juste et lacunaire du livre. J’en ai éprouvé une très grande émotion, qui doit ressembler à ce que peut éprouver un prof dans de tels instants.
François Bégaudeau. Parallèlement à cette aisance dans l’improvisation, il faut souligner qu’une fois qu’une scène avait été trouvée, ils étaient ensuite capables de la refaire à l’identique, avec un naturel et une précision de jeu incroyables. Qu’il s’agisse des élèves ou des profs, je n’ai jamais eu le sentiment que personne ait été confronté à une impasse de jeu. Pialat disait : on oublie toujours que les gens sont des « bêtes à jouer » (c’est son expression). C’est particulièrement le cas des ados du film, et peut-être de tous ceux de cette génération. Ce savoir-faire là, l’école l’affine, parce qu’elle est une incitation permanente au jeu de rôle, à la dissimulation, à la triche. Les mauvais élèves ont souvent ce talent-là, parce qu’ils doivent compenser leurs difficultés par la tchatche, par la mauvaise foi, par l’invention.
Laurent Cantet. Quand je demande à un collégien de jouer un collégien, à un prof de jouer un prof, je n’attends pas d’eux qu’ils se livrent tels qu’ils sont ; je suis très attaché à l’idée de recréation, de représentation de soi que le jeu implique. On peut ainsi construire des personnages basés sur l’image que les acteurs ont d’eux-mêmes, sur leur façon de parler, leur manière d’être. Les profs, par exemple, ont été comme les élèves, impliqués très tôt dans l’élaboration de leur personnage : au cours de séances d’improvisation, ils ont réfléchi ensemble aux différents enjeux des scènes, questionnant à cette occasion leurs propres pratiques, ou contestant parfois les propositions que je leur faisais. C’est l’une des phases les plus passionnantes d’un film, et cette construction a toujours quelque chose de mystérieux. Je ne mesure jamais la part exacte de ce que j’induis, et, quand une scène est tournée, j’ai toujours du mal à savoir qui a amené quoi.
La « tchatche »
Laurent Cantet. Les adolescents n’ont jamais eu le scénario en main. Or nous avons constaté, quand ils improvisaient à partir de situations que nous leur indiquions, qu’ils retrouvaient d’eux-mêmes certains échanges, certaines tournures, certaines expressions que François avait consignées dans son livre – comme si on avait affaire à des archétypes de la langue et de leurs préoccupations.
François Bégaudeau. La majorité des films sur l’adolescence la montrent plutôt mutique, à l’exception bien sûr de L’Esquive. Pour nous, pas d’hésitation : ce qui domine dans Entre les murs, c’est l’adolescence loquace et vivante plutôt que l’adolescence mélancolique et inhibée. Libre à chaque spectateur d’imaginer Esméralda rêvassant seule dans sa chambre, le film ne la montre qu’en situation de classe, où sa présence fait d’elle un pur bloc de vie. Reste que, sur la question du langage, le film propose quelque chose d’un peu différent de celui de Kechiche. Le monde de L’Esquive est partagé entre ceux qui savent tchatcher en toutes occasions, et celui qui n’est pas dans la tchatche, et qui est donc perdant, scolairement et socialement. Entre les murs travaille au contraire sur la façon dont les lacunes du langage affectent tout le monde : tous les élèves sont susceptibles d’avoir des moments de maîtrise dans la tchatche, mais cela peut dérailler tout d’un coup – pour les élèves, mais pour le prof aussi.
Laurent Cantet. Il y a parfois une vraie jubilation langagière, même si ce qu’ils disent est grammaticalement peu conforme à ce que le prof attend d’eux. Et la minute d’après, ils n’y arrivent plus : « je sais très bien ce que je veux dire, mais je n’ai pas les mots ».
François Bégaudeau. On passe sans cesse de la fluidité à l’impuissance, et inversement. À sa façon, le film refuse les généralités : ni les lamentations sur le déficit supposé du langage des ados, ni l’émerveillement béat sur le formidable génie de « ces gens-là ».
Laurent Cantet. Tout le film est ainsi construit autour du langage. J’avais envie de filmer ces joutes oratoires si fréquentes dans une classe : peu importent la force et la pertinence des positions, ce qui compte avant tout est d’avoir le dernier mot. C’est un jeu où les adolescents excellent, une espèce de rhétorique en boucle dans laquelle les profs sont souvent amenés à entrer eux aussi. Il y a surtout les malentendus si fréquents qui font qu’on ne se comprend pas, ou qu’on ne se comprend qu’à moitié. C’est le quiproquo sur la signification du mot « pétasse » qui enclenche le conflit. Ou c’est le mot de trop prononcé par François lors du conseil de classe – ce « scolairement limité » qui, dans la bouche des déléguées, se résume à un inacceptable « limité » – qui va entraîner Souleymane vers le conseil de discipline.
Comment ça marche
Laurent Cantet. Je voulais que le tournage poursuive le travail d’improvisation des ateliers, avec la même liberté. La vidéo (haute définition) était donc indispensable. Je l’avais constaté pour Ressources humaines, le coût et la lourdeur du 35mm laissent peu de marge à l’improvisation ; du coup, les choses s’étaient un peu fossilisées au moment du tournage. Pour Entre les murs, je voulais au contraire pouvoir tourner en continuité pendant 20 minutes, même quand il ne se passait rien, parce que je savais qu’il pouvait suffire d’une phrase pour que cela reparte. Pour les scènes de classe, François commençait un cours sur un sujet donné ; il fallait qu’à un moment, un virage s’opère. On avait expliqué la situation aux deux ou trois élèves qui devaient porter la scène, en leur en indiquant les charnières : lorsque François allait aborder tel sujet, ils devaient avoir tel type de réaction. Mais ils ne savaient pas comment on arrivait jusqu’à cette étape ; quant aux autres, ils découvraient les événements au fur et à mesure de la prise. François menait donc la scène comme on peut mener un cours, et je pouvais intervenir pendant les prises, ré-aiguiller la scène, demander à l’un de préciser une idée, à l’autre de rebondir sur une remarque, etc. C’était d’ailleurs toujours impressionnant de les voir redémarrer instantanément, avec la même énergie que celle qui les habitait avant que je les interrompe, mais en intégrant parfaitement mes consignes.
François Bégaudeau. Évidemment, ce type de dispositif était spécialement adéquat à une scène de classe : parce qu’un prof est réalistement fondé à donner la parole à des élèves, et même à la provoquer au moment adéquat. Même chose, bien sûr, avec les parents d’élèves. J’avais donc en tête la charpente que Laurent m’avait indiquée, et je faisais en sorte d’arriver aux moments charnières qui avaient été prévus.
Laurent Cantet. J’ai été très vite persuadé que le dispositif exigeait trois caméras : une première, toujours sur le prof ; une seconde, sur l’élève qui devait porter la scène que nous tournions ; et une troisième pour s’autoriser des digressions : une chaise en équilibre sur un pied, une fille qui coupe les cheveux de sa copine, un élève qui rêve puis se raccroche tout d’un coup au cours – les détails du quotidien d’une classe que nous n’aurions jamais pu reconstituer. Mais elle devait aussi pouvoir anticiper les prises de parole, les micro-événements susceptibles de faire basculer une scène. La salle de classe où nous avons tourné était carrée, nous l’avons transformée en salle rectangulaire, en ménageant un couloir technique de deux ou trois mètres. Les trois caméras étaient donc du même côté, avec une orientation toujours identique : le prof à gauche, les élèves à droite : on est donc très rarement dans l’axe des regards. L’idée était de filmer les cours comme des matches de tennis – ce qui exigeait de mettre le prof et les élèves à égalité. J’étais face à mes trois moniteurs, et je soufflais aux cameramen d’aller voir ici où là parce qu’il me semblait qu’il allait s’y passer quelque chose. Avec François, nous avons petit à petit appris à différer légèrement le moment où quelqu’un allait prendre la parole de manière intempestive, le temps que la caméra soit prête. La façon dont François menait chaque scène de l’intérieur, après que nous avions discuté ensemble de ses tenants et de ses aboutissants, exigeait une complicité que l’on atteint rarement entre un acteur et un réalisateur – en général, l’acteur fait ce que le réalisateur lui suggère –, et même entre un scénariste et un réalisateur. Dans sa fabrication, Entre les murs est différent de tous mes autres films : il procède d’une responsabilité réellement partagée.
Le pari de l’intelligence
Laurent Cantet. Je voulais rendre justice à tout le travail qui se fait dans l’espace d’une école. Dans un cours, il y a toujours de l’intelligence en jeu – y compris dans les malentendus et l’affrontement. C’est cette intelligence que nous visions chaque fois que nous lancions une scène. Dans l’échange des répliques entre le prof et les élèves, entre les élèves entre eux, entre les profs, des idées sont mises en question, se comprennent ou se déplacent. Or cette façon de parier sur l’intelligence correspondait avec la façon très singulière, et très peu orthodoxe dont François exerce son métier.
François Bégaudeau. On s’est arrangé pour que les amorces de scènes correspondent à des moments de transmission classique de savoirs : la versification, le subjonctif, Anne Franck, etc. Puis cela dérive. Cette dérive, je l’assume volontiers comme pédagogue. Mais il y a là aussi un « effet de l’art », dans le film comme d’ailleurs dans le livre. Je veux dire par là que, même si on essaie de coller au réel et éventuellement à sa monotonie, un film et un livre se portent naturellement vers l’exception. À la sortie du livre, on m’a souvent dit : « c’est vachement animé, les cours ! » Mais c’est parce que j’ai retenu d’abord les moments où ça s’anime, parce que cela profitait au livre ! Quand tout le monde se tait, il n’y a pas de scène : dans les cours de 8h à 9h où les élèves dorment, il n’y a rien à voir et rien à raconter.
Laurent Cantet. C’est en tout cas ces moments de dérive qui m’intéressaient, et que le film défend. Peu de profs prennent autant de risques face à des élèves : le risque du dérapage, le risque de l’échec. Il est évidemment plus facile de dire qu’on a réussi à transmettre tel ou tel savoir parce qu’on a fait un cours magistral que de les y amener par la bande. Cela demande un sang-froid que beaucoup de gens reprocheront peut-être à François, mais surtout que beaucoup de gens lui envieront : il y a du Socrate chez cet homme-là !
François Bégaudeau. Oui, toutes proportions gardées… Du reste je n’ai pas calculé la référence à Socrate comme un clin d’œil, dans le livre. Il se trouve qu’une élève, un jour, est venue me parler de La République. Je l’ai juste gardé dans le livre comme un moment de grâce, et Laurent l’a voulue dans le film aussi.
Laurent Cantet. Elle tombe tellement bien que je me suis demandé, un moment, si elle n’était pas trop lourdement didactique. En tout cas, si on veut voir dans ce film une prise de position pédagogique, je l’assume complètement. Quand le prof parle aux élèves comme il parlerait à des adultes, cela peut être dur, c’est souvent plus cassant que s’il prenait des gants, mais c’est une façon de leur reconnaître un rôle actif dans ce qui se joue dans une classe. Même chose avec l’usage de l’ironie, qui est une façon de solliciter chez les adolescents leur faculté de décoder. Cette envie d’en découdre qu’a souvent François me semble tout à fait respectueuse des élèves, parce qu’elle les considère comme des interlocuteurs qui en valent la peine. Sa pédagogie consiste à aller toujours « chercher » les élèves, même parfois là où ça fait mal, mais toujours aussi là où leurs raisonnements s’arrêtent un peu trop tôt pour être valides ou acceptables en l’état. Si on peut parler de démocratie à l’école, elle est là.
François Bégaudeau. Mon personnage est construit, bien sûr. Mais il y a quelques séquences que je revendique pleinement en tant que prof. Je pense à la scène où Souleymane me demande si je suis homosexuel. La plupart des profs aurait coupé court à la discussion, ou même demandé le carnet de correspondance. Pour ma part, j’envisage ce genre d’occasion avec gourmandise, parce que je me dis qu’il y a quelque chose à en tirer : faire son Socrate, mettre en boîte l’archaïsme de l’élève en question. Le contrat égalitaire est là : je vous chambre, mais j’accepte qu’à un moment vous me balanciez des sarcasmes, ou que vous me disiez que je suis pédé.
Pas de coupable pur
Laurent Cantet. Il n’était pas question pour autant de faire de François un super-héros. Quand on prend des risques, cela peut cafouiller, cela suscite des malentendus. Nous avons travaillé dans ce sens.
François Bégaudeau. Si on ne partait que sur les bases de l’aisance verbale et du répondant, on se retrouvait à faire un « Cercle des poètes disparus » de gauche, avec la valeur ajoutée du sérieux social façon Cantet. Or cela ne nous amusait pas du tout.
Laurent Cantet. Pendant les premières prises de la scène de la cour, François maîtrisait trop bien la situation. Je lui ai demandé de perdre le fil, d’être déstabilisé, parce qu’il sait qu’il a commis une erreur, et aussi parce qu’il est en minorité. Dans les confrontations, le prof n’est pas tout le temps maître du jeu. En classe, le prof pose des questions qui vont jusqu’à l’os, mais les élèves ont aussi des questions qui le mettent en difficulté. Je pense en particulier à la scène où il en vient à répondre que la distinction entre langue écrite et langue orale est affaire d’intuition. On le voit alors à bout d’arguments, assailli de questions en chaîne auxquelles il est pourtant tenu de répondre.
François Bégaudeau. Il y a aussi le moment où il dit, après avoir demandé aux élèves de rédiger leur autoportrait : « votre vie est intéressante ». Pédagogiquement, il a raison de le faire. Mais Angélica, elle, a compris : « en fait, je n’ai pas l’impression que notre vie vous intéresse tellement que ça ». Elle a raison ! Tout le monde a raison dans cette affaire.
Laurent Cantet. C’est aussi le cas des profs, quand ils débattent entre eux de leurs propres pratiques. Quand ils discutent du conseil de discipline de Souleymane par exemple, leur point de départ est une évidence : Souleymane sera exclu. Mais cette évidence ne fonde aucune certitude. Au contraire, personne ne paraît assuré de ce qu’il dit : on commence par affirmer quelque chose, on nuance dans la phrase suivante, si bien que ce qui vient d’être dit est complètement ébranlé. J’aime montrer « en temps réel » comment se produit une réflexion vraie. Cette scène permet aussi de brouiller la ligne de partage entre François et les autres profs : François est partie prenante d’une discussion commune, il n’est pas un contre les autres, il est un parmi les autres.
François Bégaudeau. Je crois que, conformément à une certaine tradition de cinéma français, Entre les murs est un film sans coupable pur.
Laurent Cantet. Le film ne cherche ni à ménager les uns, ni à charger les autres : ils ont tous leurs faiblesses et leurs fulgurances, leurs moments de grâce et de mesquinerie. Chacun peut faire preuve alternativement de clairvoyance ou d’aveuglement, de compréhension ou d’injustice. J’ai tout de même l’impression que le film dit quelque chose d’assez réjouissant : l’école, c’est effectivement parfois très chaotique, inutile de se voiler la face. On y vit des moments de découragement, mais aussi des grands moments de grâce, d’immense bonheur. Et de ce grand chaos, naît finalement pas mal d’intelligence.
François Bégaudeau. Ces moments sont suspendus à deux données : d’une part, un prof n’arrive pas toujours à créer un dispositif qui les permette, d’autre part, on sait bien qu’à la fin la machine à trier fait son boulot. Mais c’est vrai qu’ils sont pour beaucoup dans le plaisir que j’ai toujours eu à enseigner. Ou plutôt à me retrouver dans une salle avec trente gamins, et à essayer de réfléchir avec eux. Presque à égalité.
Laurent Cantet. Le contrat égalitaire entre le prof et les élèves se rompt dans le dernier tiers du film, autour de l’affaire du conseil de discipline, avec ce qu’elle suppose de hiérarchie et d’autorité. Mais il n’est pas annulé pour autant. Car tout le film a montré une utopie en fonctionnement. Non pas une vue de l’esprit, non pas l’affirmation de ce que l’École « devrait » être, mais l’expérimentation de ce qu’elle peut être. Et puis il arrive un moment où l’utopie vient se cogner contre une machine plus grosse qu’elle, contre quelque chose qui ressemble à ce qui se passe hors les murs. Cela n’empêche pas que quelque chose a eu lieu.
François Bégaudeau. L’école crée sans cesse des situations géniales ; mais on sait bien en même temps qu’elle est, au final, discriminante, inégalitaire, qu’elle fabrique de la reproduction, etc. Cette tension est celle du film. Plus généralement, je retrouve ce type de tension dans mes films préférés. Dans le présent de chaque scène, il y a tant d’énergie au travail que tout le monde est sauvé. Mais le mouvement du scénario fait qu’on s’achemine jusqu’à la rupture, l’impossibilité, la catastrophe. Chaque situation est une utopie mais la somme des situations est tragique. Or c’est exactement le cas dans le film de Laurent : on pourra y voir l’histoire d’un échec ; on pourra retenir au contraire les moments d’utopie concrète.
Propos recueillis par Philippe Mangeot



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Commentaires
dimanche 24 août 2008
Je suis allee voir le film en avant-première à Nancy, j'ai adore le film et le jeu de chaque personnage. D'ailleurs j'aurai adore avoir Monsieur BEGAUDEAU comme prof de français. J'ai immediatement achete le livre et c'est un bonheur pour moi de retrouver chacuns des protagonistes.
karima (nancy)Je vous souhaite à tous bonne chance pour la sortie du film
Karima de Nancy
mardi 23 septembre 2008
wallah il et tro tro rellah le film wallah bien jouer boussa a vous
lamarocainedu58 (élève à nevers)mercredi 24 septembre 2008
Je sors tout juste de la projection en avant-première d'Entre les murs. Je ne suis ni prof, ni parent, ni élève, mais simplement un ex-élève d'un collège classique de province, aujourd'hui éditeur (de livres). Ce que montre le film, en tout point passionnant, me fait dire que les cours de français que j'ai suivis durant ma scolarité étaient certainement plus complets que ceux du personnage incarné par François Bégaudeau, mais manquaient cruellement de vie. Car c'est bien ce qui frappe dans ce film finalement fort émouvant : les joutes oratoires, cette parole qui circule en permanence entre ce prof et ses élèves, font de ce film, au-delà des risques d'échec inhérents à ce type de pédagogie et que ne cache jamais Laurent Cantet, un formidable plaidoyer pour la démocratie scolaire et l'échange.
Guillaume S. (Paris)Deux vrais petits miracles dans ce film, parmi bien d'autres : ce moment où Esmeralda raconte sa vision de La République de Platon, ou peut-être surtout celui où le professeur accroche l'autoportrait photographique de Souleymane. Ce dernier, jusque-là si replié sur lui-même, semble enfin s'ouvrir à lui-même et aux autres.
Laurent Cantet, François Bégaudeau et Robin Campillo ont su créer de véritables personnages de fiction. Loin d'être une simple compilation de moments-clés, le film bénéficie d'une véritable charpente dramatique où l'émotion est susceptible d'affleurer à tout instant.
J'ai donc vécu ce soir un grand moment de cinéma...
mercredi 24 septembre 2008
Quel merveilleux film...quel plaisir de la langue, une autre langue, mais une langue où les mots claquent, vivent, atteignent directement leur cible. Quelles relations paradoxales aussi, faites tantôt de conflits, tantôt de recherche de reconnaissance, tantôt de honte, tantôt d'amour. L'honneur blessé de la maman de Souleymane m'a particulièrement touchée. En tant que maman de deux garçons, certes dans un quartier bien rangé, je n'ai pu m'empêcher, pendant tout le film, de me demander quelle attitude ils auront à leur tour en classe. Le film nous permet réellement de vivre les émotions des deux côtés de la classe, sur l'estrade et aux pupitres. J'aimerais maintenant en parler avec mes amies qui ont choisi ce beau et dur métier.
Clem (parent d'élève de Neuilly sur Seine)vendredi 26 septembre 2008
J'ai vu le film mercredi avec ma classe ... Et franchement je crois que rares sont les films qui m'ont autant plu !
Anna (élève à Manosque)Rien à redire que ce soit dans le scénario ou dans le jeu des acteurs... C'est un film que j'aurais sans doute vu même sans y aller en sortie scolaire mais le fait est que dans ma classe de première BAC on a tous vraiment apprécié et au retour du cinéma comme après les conversations avaient toujours le même sujet : Entre les murs !
Alors bravo à tous !!
Et bon courage pour la suite !
vendredi 26 septembre 2008
Merci Anna
Damien (élève à nogent-sur-marne)samedi 27 septembre 2008
Simplement étudiante, entre les murs de l'université, mais surtout dans ce couloir intermédiaire entre élève et professeur, je ne peux que saluer le travail prodigieux de ce film, l'aisance des acteurs, leur créativité, et surtout, ce réalisme. Tout sonne juste et résonne, que l'on soit élève, parent ou professeur. C'est à la fois un film et un témoignage : une très grande réussite. Félicitations et merci pour ce très bon moment devant l'écran, qui fait réfléchir.
Samantha Bailly (élève à Caen)jeudi 2 octobre 2008
C'est bien la première fois que je vois un film aussi réaliste sur l'enseignement. Bravo ! le prof n'est ni un super héros qui fait des choses incroyables avec des élèves rebelles, ni un dépressif alcoolique suicidaire, c'est juste un prof normal, qui essaie de s'adapter à ses élèves comme il le peut. Le ton est incroyablement juste aussi bien dans les moments de "bravoure" que dans les moments d'échec, de doute, d'impuissance. Des élèves comme Esmeralda, Carl et les autres, j'en ai eu des tas et ils me font autant rire dans la vraie vie qu'au cinéma.
nathalie (professeur à St denis)Encore bravo !
mardi 7 octobre 2008
formidable de nous tenir en haleine ainsi; je m'y suis bien retrouvée ayant fini ma carrière en ZEP. Une petite remarque au sujet des élucubrations sur le mot 'autrichien' ... si vous voulez vendre le film en Autriche, vont-ils apprécier ? ont-ils le sens de l'humour ? ....Bon vent !
Mrs G. (professeur à Dijon)mercredi 8 octobre 2008
Et bien oui, les Autrichiens ont le sens de l'humour : en effet, le film est présenté en ouverture de la Viennale, principal festival de cinéma en Autriche, le 17 octobre prochain !
Haut et Court (Paris)lundi 13 octobre 2008
Je trouve décevant qu'on dit dans le film "je ferai tout pour pas que tu ailles en lycée pro.
sherazaade (élève à nantes)On est plusieurs à dire qu'on aurait pas de travail actuellement si on était passé par le lycée général
le lycée pro nous a beaucoup apporté !
jeudi 16 octobre 2008
Bravo pour le film! très réalistes cela m'a rappelé les élèves de la classe de ma mère lorsque j'allais l'aider dans son collège a vaux-en-velin!!!
myriam (élève à lyon)Félicitation!!
samedi 18 octobre 2008
Ce film est à l'image du bouquin, c'est une merde démagogique et mensongère. Que Bégaudeau n'aime pas son métier, c'est une chose, c'en est une autre qu'il en fasse une doctrine aussi mérpisante pour les profs que pour des élèves qui n'ont pas besoin de sa condescendance de jeune bobo aux principes élastiques. C'est regrettable qu'un tel personnage se fasse aujourd'hui le porte-parole d'un monde qu'il ne connaît pas. C'est rassurant du moins qu'il ne le fréquente plus. Au moins sur Canal+, il fait moins de mal.
nazim (professeur à paris)jeudi 30 octobre 2008
Ancien prof des années 70 puis suis passée à des activités internationales. J'ai beaucoup aimé vivre avec cette classe grace au film.Le pouvoir créatif de ces mômes est jubilatoire ,on s'y croit ,du très bon cinéma sur la vie comme elle va.On souffre pour ce prof qui s'enlise souvent faute de recul,de capacité à prendre parti ,qui devient un ado parmi des ados..
pourtant elle tourne (paris)Quant aux mômes quelque soit leur situation ,leur rôle choisi ou subi,ce que je retiens c'est combien ils
sont révoltés dès qu 'il y a soupçon d'injustice et combien ils sont "positifs" dès qu'il y a respect ou reconnaissance...
lundi 3 novembre 2008
Bonjour,
un_eleve_de_1er (élève à Colmar)Nous avons regarder le film avec la classe, le prof nous a donner un devoir a faire... Que j'arrive pas a m'en sortir, nous devons faire le résume du film en 15 ligne puis le dégager une problématique du film, (expliquer un problème du film) puis le rédiger en 20 ligne.
Je c'est pas quoi écrire pour la problématique , aidez moi s.v.p.... Merci d'avance
samedi 8 novembre 2008
" Entre les murs " illustre :
jean afli (professeur à)- la médiocrité scolaire qui cingle le spectateur
- et le révoltant gâchis qui en découle .
Médiocrité d'un professeur fumiste et méprisant :
- qui se garde de transmettre des savoirs qui l’obligeraient à préparer ses cours
- qui se complaît à animer de consternants bavardages stériles qu’il improvise pour passer une heure à brasser de l'air
- et qui dévalorise la profession .
Médiocrité du niveau des élèves
Médiocrité de l’administration démissionnaire .
" Entre les murs " montre les limites de la construction des savoirs par l’élève qui , dans cette classe, instaure une inadmissible ambiance de jungle !
" Entre les murs " expose les conséquences désastreuses et dévastatrices d’une école qui renonce :
- à la rigueur
- aux exigences
- à l’excellence .
pourtant nécessaires à tout métier sérieusement exercé ou à toute fonction dignement assumée.
mercredi 12 novembre 2008
pourriez- vous m'aider a faire une critique argumentative sur le film entre les murs parce que je n'y arrive pas. merci d'avance et de me répondre si possible a l'adresse suivante :
une-élève-de-2nd (élève à béziers)osam34@hotmail.fr
mercredi 12 novembre 2008
Cher afli jean (ah ca pour les jeux de mots en bois ya du monde !),
Serge (professeur à nice)votre message fleure bon l'école des années 40. De toute évidence votre coeur ne balance pas entre instruction et éducation. Et pourtant notre métier ne peut aujourd'hui se résumer à la seule instruction.
Je pense que vous vous trompez de film. "Entre les murs" n'est pas un document professionnel du CRDP qui vise à montrer "ce qu'il faut faire pour être un bon prof". Je doute de l'intérêt d'un film qui montrerait comment un prof idéalisé s'y prendrait pour transmettre des contenus. Ah si ! Il ya déjà le cercle des poétes ... Je pense que ce qui suscite l'intérêt cinématographique de ce film, ce sont les moments de clash, de décalage. Par ailleurs, vous semblez oublier les amorces dans ce film. Le cours (au sens où vous l'entendez) se passe avant que la caméra filme. La caméra s'attarde alors sur ce qui va intervenir/interférer dans le cours.
je sens beaucoup de rancoeur dans votre prose ... et un arrière goût de service militaire :
"- à la rigueur
- aux exigences
- à l’excellence ."
Vous avez oubliés "et aux cheveux bien peignés"
dimanche 29 novembre 2009
J'aime bien ce film
Loujain (élève à Carthage)jeudi 28 janvier 2010
Je n'avais pas vu le film à sa sortie... et je viens enfin de le découvrir hier soir. Il m'a suivi dans la nuit jusqu'au matin où je viens enfin de réaliser ...qu'il s'agit d'une fiction , écrite, et jouée après casting alors que j'ai cru pendant 2 heures qu' Entre les murs avait été filmé sur le vif comme un documentaire. Comme quoi, le film trimbale, accroche, nous prend jusqu'au bout et nous attache dans l'extraordinaire mise en scène de la réalité. Magnifiques acteurs, magnifique professeur, merveilleux espoir aussi pour le passage du savoir et l'humanisation de l'éducation .
jeandulon (parent d'élève de saint jeannet)tout le monde a un avis. donnez le vôtre !